Candidat au Conseil d'Etat

La célébrité est un plat qui se mange chaud. François de Siebenthal s'en délecte. Il répond avec complaisance à toutes les demandes d'interview. Et pour être sûr de n'en rater aucune, il a dévié son téléphone privé sur son portable. Rappelez-moi dans cinq minutes, je suis sur une autre ligne avec un journaliste... Le candidat surprise au deuxième tour de l'élection au Conseil d'État vaudois, qui se tiendra le 30 novembre, excite la curiosité des médias. Ancien membre de l'Opus Dei et membre actif d'Appel au peuple, association qui prétend lutter contre les dysfonctionnements de la justice, il assure qu'il fait l'objet de menaces de mort. La semaine dernière, on trouvait devant sa maison un objet incendiaire, qu'une voisine est venue éteindre avant qu'il ne s'enflamme.

François de Siebenthal est né en 1955. Consul général des Philippines, il plaide pour la restitution des fonds Marcos au peuple philippin. Mais c'est sur d'autres fronts qu'il se bat en Suisse. Il lutte contre l'avortement et le système capitaliste du prêt avec intérêts, responsable selon lui «de la mort de millions d'enfants». Un combat fondé sur l'encyclique Vix pervenit du pape Benoît XIV (1745) qui interdit l'usure, et que ne renieraient ni l'islam ni la gauche alter mondialiste.

Sa vision politique s'alimente de l'injonction biblique «Croissez et multipliez». Lui-même père de huit enfants, il constate qu'un pays sans progéniture s'écroule. «Une politique nataliste, c'est bon pour l'État social et bon pour l'amour dans le couple».

Il ferraille sur ce thème depuis plusieurs années. Ce qui lui a valu des inimitiés même au sein de Oui à la Vie. En pleine campagne contre la dépénalisation de l'avortement, il compare la ''solution du délai'' à la «solution finale» de sinistre mémoire. On retrouve cet amalgame sous sa plume à la fin des années 90 dans les actes du colloque du Cercle civique européen, émanation 1) de l'Opus Dei sur «La nécessité des élites». Évoquant l'avortement, il affirme tel quel: «Les camps de la mort sont là, les enceintes concentrationnaires aussi (fœtus in vitro), nous assistons à un génocide et à des crimes contre l'humanité. »

Dans le même ouvrage, publié par le Centre de documentation civique, «organe de diffusion du droit naturel et chrétien» dirigé par son père Jean de Siebenthal, il fustige à nouveau la pratique du prêt avec intérêts, mais pour faire l'apologie de la monarchie: «Signalons que toute la monarchie française a interdit le taux d'intérêt, avec pourtant des succès culturels, économiques, artistiques, sociaux ... » Sa rhétorique a déplu même aux plus fervents. L'Opus Dei, dont il était membre, n'a plus voulu de lui. Une source confidentielle qui l'a connu il y a quelques années au sein de l'Opus, se souvient d'un homme «sympathique mais un peu extrême». «Oui, j'ai quitté I'Œuvre», reconnaît-il. N'est-ce pas plutôt l'Œuvre qui vous a quitté?» On m'a prié de partir il y a quatre ou cinq ans. J'y suis resté aussi longtemps que j'ai eu l'espoir de la faire changer au niveau économique. Car l'Opus aurait dû condamner l'usure, écoutant saint Thomas d'Aquin.»

Le même sort lui a été réservé par le Parti démocrate-chrétien, pour lequel il briguait en 1995 un siège au Conseil national. Mais il a quitté ce parti dès que la section vaudoise a soutenu la solution du délai en matière d'avortement. François de Siebenthal mène une autre croisade. Pour lui, aucun doute quant aux auteurs de la tentative avortée d'attentat au cocktail Molotov.«Je suis la cible d'une secte franc-maçonne raciste et eugéniste». Les francs-maçons? «Je ne les attaque pas tous, il y a des bons types. Mais ils sont victimes d'une structure qui les rend cyniques. Ces hommes n'ont aucune éthique, ils ont pris le contrôle de tout ce qui rapporte de l'argent, les banques, les assurances. Ce sont des sangsues qui se collent sur un arbre sain pour le faire mourir.» Ces attaques rappellent celles des mouvements fascistes 2) qui, derrière le colonel Fonjallaz, voulaient faire interdire la franc-maçonnerie en Suisse. La théorie du ''complot maçonnique'' évoque celle du complot ''judéo-- maçonnique'', qui avait cours dans l'Allemagne des années 30, dans l'Italie mussolinienne, la France de Vichy, l'Espagne franquiste ou le Portugal de Salazar.

François de Siebenthal se défend de tout antisémitisme ou racisme. N'a-t-il pas épousé une Philippine? N'est-ce pas un Iranien, Nashi Gashtikhah, qui soutient sa campagne électorale avec un don de 500 000 francs? Précisons que ce demi-million est depuis longtemps placé sous séquestre. Condamné pour escroquerie manquée et faux dans les titres, l'ami iranien avait organisé des ventes d'armes légères à destination de son pays dans les années 80. Le secrétaire général de l'UDC genevoise Éric Bertinat, dont le nom a été cité comme un ''proche'' de François de Siebenthal, dément: Je le connais. Mais ce n'est ni un ami ni un copain. Éric Bertinat ne veut pas se prononcer sur la candidature du Vaudois au Conseil d'État. «Mais s'il le faut, je serai avec lui sur d'autres thèmes, pour combattre l'avortement et la franc-maçonnerie» .

Bernard Favre

Tribune de Genève 19 novembre 2003

 

1) Le Cercle civique européen n'est en aucune manière une émanation de l'Opus Dei (ndlr).

2) Cet amalgame est erroné (ndlr)

QUÉRULENCE n. f.

Psychiatrie. Tendance pathologique à rechercher les querelles, à revendiquer d'une manière hors de proportion avec la cause, la réparation d'un préjudice subi, réel ou imaginaire. > Revendication. La quérulence des processifs, de certains hypocondriaques.

 

Droit vers l'azur (Souvenirs)

Livre préfacé par Vladimir Volkoff:

 

Daniel Raffard de Brienne m'honore de son amitié. J'en étais déjà flatté, mais, après avoir lu ses mémoires, j'en suis ému.

Ce n'est pas parce que, ayant à peu près le même âge, nous avons des souvenirs en commun : les marchands d'habits-chiffons et les acheteurs de peaux de lapins dans la rue avant la Deuxième guerre mondiale, la guerre elle-même, la faim, les activités royalistes, ni parce que nous avons beaucoup d'amis (et de moins amis) en commun, ni parce que nous partageons les mêmes valeurs, ni parce que nous fréquentons, lui catholique, moi orthodoxe, le monastère du Barroux.

Non, ce qui cause mon émotion, c'est plutôt l'admiration que j'éprouve pour un homme que je prenais pour un modeste et compétent spécialiste du Saint Suaire, agréable compagnon de table (il se prétend «grand soiffard », mais il avoue me rendre des points), et qui se révèle être « un homme, un vrai » dans le sens le plus profond du terme.

Pour les questions religieuses, c'est un « tradi pur porc », il ne s'en cache pas, même si cela fait de lui « la honte de la famille ». Pour les questions politiques, à l'époque où bien des Français remplacent la francisque par la croix de Lorraine, il arbore un écusson fleurdelisé. Froissé de voir la Marseillaise accaparée par un parti politique, il se lève en l'entendant... mais c' est pour sortir. Interrogé pour savoir s'il n'est pas gêné, dans une manifestation contre l'avortement, par la présence de représentants du Front National, il répond qu'il regrette l'absence de M. Robert Hue. Dans les manifestations, du reste, il marche au premier rang, risquant de recevoir de mauvais coups et peut-être même rêvant d'en donner.

Car c'est là le trait le plus sympathique du personnage : c'est un bagarreur. Chez les bons pères, il ne cesse de se battre avec ses camarades, et lorsque l'un des prêtres se permet un geste menaçant à son égard, il lui lance : « je vous interdis de me toucher ! ». Sa santé lui interdit de faire son service militaire alors qu'il rêve de servir en Indochine dans les rangs de l'infanterie de marine (à laquelle j'ai l'honneur d'appartenir). Avec l'âge, son goût pour l'ultima ratio ne se dément pas : à son fils qui ne voit plus de raisons d'aller à la messe il en offre de convaincantes « au bout de son pied ». Ce doit être de famille : quand sa sœur Béatrice doit rencontrer des gens peu fréquentables, elle prend son parapluie.

C'est le même homme, au demeurant, qui refuse une pension de la Sécurité Sociale qu'il ne croit pas mériter, qui trouve « gênants » les compliments de ses lecteurs (moi, je n'en ai jamais assez), à qui il arrive (dans l'intimité) de se déguiser en cardinal, qui ose dire qu'il préfère « l'ordre moral » au « désordre immoral », qui n'hésite pas à mettre des guillemets à «marquis » de la Franquerie (il aurait pu en faire autant à «prince » Démidoff) et qui, écrivant une introduction à une nouvelle traduction de la Bible, remarque malicieusement qu'il n'arrive pas à tout le monde de « préfacer le Seigneur ».

Bref, c'est un homme bien sympathique dont vous allez faire la connaissance.

 

Vladimir Volkoff.

 

 

Introduction

 

Après bien des hésitations, je commence la rédaction de mes Souvenirs. J'ai hésité pour deux raisons. D'abord, parce j'ai douté que ce fût bien utile. En effet, j'ai regroupé en trois volumes les journaux et divers écrits des membres de la famille qui m'ont précédé, d'une part parce que je trouvais ces textes passionnants et, d'autre part et surtout, pour prolonger au moins par le souvenir la vie de ceux que j'ai aimés. Mais je vois que, jusqu'à présent, mes descendants ne s'y intéressent guère, et je me suis dit: à quoi bon ? Deuxième motif de mon hésitation : ce retour dans le passé ne nuirait-il pas aux actions que, malgré l'âge, je peux encore mener en vue du bien commun ? Peut-être ai-je déjà trop tendance à regarder en arrière pour fuir un présent décourageant. Je crains un peu que, par contraste, les trop lourdes déceptions que j'ai vécues et que je vis encore ne me paraissent encore moins supportables.

À tout cela s'oppose le fait que l'on ne peut marcher vers l'avenir que guidé par les leçons du passé. Si l'on veut sauver cet avenir dont les perspectives actuelles sont folles, il faut retrouver les valeurs fondamentales qui ne survivent plus guère que dans le souvenir du passé. Je pense donc qu'il est du devoir de chacun de faire connaître ce qu'il a su de ce passé. Et dans mon cas le devoir est sans doute plus pressant, car j'ai vécu un véritable changement de civilisation ou, plutôt, le passage d'une civilisation décadente à une épaisse barbarie. En outre, du fait des circonstances et de celui de mes activités, j'ai vu bien des choses et rencontré bien des gens.

Alors, je me plonge dans mon passé d'où remontent en rangs serrés, parfois de très loin, des images et des faits que j'avais, pour beaucoup, oubliés. Il va me falloir trier dans tout cela, car bien des souvenirs, et surtout les plus doux, des « instantanés » paisibles ou des sensations fugitives, ne sont pas descriptibles. Je devrai les laisser disparaître sans retour avec moi. À moins que l'on me permette de les revivre Là-Haut.

Un petit clin d'œil pour en finir avec cette introduction. À ma surprise, beaucoup des souvenirs de mes trente premières années se situent dans des contextes de maladies, souvent bénignes. Ma santé était-elle si fragile ? je ne le crois pas. Les dizaines d'années suivantes sont marquées de nombreux accidents souvent bénins, eux aussi, dus un peu à ma myopie et beaucoup à ma distraction ou à mon insouciance. Je ne peux m'empêcher de rire quand je pense à tous ces accidents dont j'avais oublié un bon nombre.

Lille, le 31 juillet 1999.

 

 

 

Ci-dessous trois exposés de l'auteur, prononcés lors de divers Congrès, organisès par le Centre de documentation civique, en 1994, 1997, 1999.

L'école contre la famille

Raffard de Brienne est né en 1927 ; il a cinq enfants et dix petits enfants. Il est licencié en Droit et en Lettres, mais toute sa carrière s'est déroulée dans la médecine et la pharmacie comme cadre supérieur dans l'industrie pharmaceutique, ayant beaucoup milité et ne cessant de le faire. Il occupe un certain nombre de fonctions, dont il en cite deux seulement : vice-président de Renaissance catholique (c'est à ce titre qu'il vient à Lausanne) et président du Centre international d'études sur le linceul de Turin. Il fait pas mal de conférences (plus de 100 sur le Saint Suaire et bien d'autres) et écrit régulièrement dans plusieurs revues. étant l'auteur de 14 plaquettes et livres sur des sujets variés : apologétique, religion, traductions de l'Écriture, philosophie politique, évolutionnisme, Saint Suaire, humour, sans compter des recueils généalogiques.

Présentation de l'exposé.

La famille constitue la cellule de base de la société naturelle. C'est en son sein que naissent et se développent les enfants et, comme l'homme n'est pas constitué que d'un corps mais qu'il possède une âme, c'est également au sein de la famille que se forment son intelligence et sa volonté libre. L'école n'intervient donc dans l'éducation que comme auxiliaire et sous la responsabilité de la famille.

Or les Etats totalitaires, même couverts de l'étiquette démocratique, s'efforcent, afin de former les sujets ou les citoyens à leur convenance, de confisquer l'école à leur profit. L'exemple français montre la République laïque créant dans un premier temps une école publique destinée à supplanter l'école libre voulue par les parents, puis dans un deuxième temps, annexant pratiquement à l'école publique ce qui reste d'école libre.

Restée maîtresse du terrain, l'école étatique impose ses méthodes. Or ces méthodes, qui excluent l'analyse pour imposer des synthèses, et cela dans toutes les matières, ont pour résultat, non de former l'intelligence, mais au contraire de la déstructurer.

Aux élèves dont l'intelligence, donc le sens critique, n'est pas formée, on fait en outre ingurgiter des notions propres à enlever toute référence à la morale et à les couper de leurs racines culturelles, nationales et familiales. En bref, l'école forme méthodiquement les "zombies" du mondialisme.

Sachant cela, il faut travailler à rendre à la famille le contrôle et la responsabilité de l'école. En réclamant l'instauration de l'allocation ou ticket scolaire. En créant dès maintenant, sans attendre, des écoles réellement libres.

Daniel Raffard de Brienne

Exposé au Congrès : Famille et environnement, à Lausanne, en novembre 1994

 

 

 

Familles et élites

Avant d'aborder la question des élites, il faut commencer par définir le mot pour savoir de quoi l'on parle. Or le mot élite réserve des surprises. À en croire les dictionnaires français, l'élite, c'est ce qu'il y a de meilleur, c'est, pourrait-on dire, la crème, la fleur. Nos amis italiens et allemands expriment la même idée en parlant de fleur : fire ou Blume.

Mais le mot élite vient du verbe élire qui signifie choisir, tout comme le portugais élite ou l'espagnol escogido. Il faudrait donc comprendre que l'élite est choisie comme étant ce qu'il y a de meilleur. Mais choisie par qui ?

En fait on tombe en plein paradoxe. Si l'on se fie à un choix démocratique, car élire fait penser à élection, selon quels critères et par quels moyens la masse des moins bons peut-elle désigner les meilleurs ? Au demeurant, être meilleur est une qualité intrinsèque qu'aucune élection ne peut conférer ; tout au plus pourrait-on reconnaître les meilleurs, si l'on en est capable, mais non rendre meilleurs les gens que l'on désigne. Ouvrons ici une parenthèse pour limiter notre sujet. On peut être le meilleur dans n'importe quelle catégorie, aussi bien sur le plan physique que psychique ou moral, sans que cela ait d'incidence sur la vie de la société. Mais nous ne parlerons ici que des élites qui jouent un rôle, par voie de hiérarchie ou par influence morale, dans le gouvernement de la société.

Or la démocratie, pour sa part, s'oppose à la notion même d'élite contraire à ses deux dogmes fondateurs et d'ailleurs contradictoires : la liberté et l'égalité. La liberté, telle que la prône le libéralisme, aboutit à l'inégalité par la libre domination des plus faibles par les plus forts. L'égalité, fondement du socialisme, se trouve contrainte de brider la liberté en s'appuyant toujours, comme l'a montré Chafarevitch, sur une nomenklatura, c'est-à-dire une classe supérieure de fonctionnaires. Ainsi la liberté et l'égalité en viennent à créer la contrainte et l'inégalité. L'aboutissement de la démocratie, c'est en fait l'oligarchie, le gouvernement d'un petit nombre. Et, en fin de compte, comme le dit la dernière encyclique pontificale, la démocratie mène au totalitarisme.

L'oligarchie issue du processus démocratique est bien, par ses origines et par ses modalités d'accession au pouvoir, tout le contraire d'une élite, c'est-à-dire du meilleur. Certes tout homme jouit de la liberté de choisir le bien moral et toutes les âmes sont égales devant Dieu, mais il s'agit là de valeurs surnaturelles. Tout système qui se veut angélique et qui n'est que la répétition du péché originel, tout système qui entend transformer artificiellement les valeurs surnaturelles dans le domaine naturel aboutit à une inversion des valeurs. L'élite née de la démocratie n'est donc qu'une contre-élite.

On pourrait en dire autant de tous les élitismes que certains, comme la Nouvelle Droite, veulent instaurer artificiellement sans qu'ils soient enracinés dans la nature.

Car la véritable élite ne provient pas d'une élection, non plus que d'une fabrication arbitraire. Elle est d'abord inhérente à l'inégalité naturelle.

Il faut être intellectuellement aveugle pour ne pas voir que toute l'organisation et même toute l'harmonie de la création sont fondées sur l'inégalité, une inégalité voulue par Dieu. Toute doctrine égalitaire constitue donc un refus du plan de Dieu, une révolte, un péché contre Dieu. Elle est aussi une absurdité. Car, même si l'on s'en tient à l'espèce humaine, on n'y voit que des inégalités. Inégalités physiologiques : le sexe, l'âge, la race. Inégalités physiques : la beauté, la force, la santé. Inégalités intellectuelles et mentales. Inégalités morales.

Toute l'organisation sociale humaine est fondée sur ces inégalités. Sans inégalités, il n'y aurait pas de société, seulement une juxtaposition d'êtres semblables.

La famille est la cellule de base de la société naturelle. C'est pourquoi, d'ailleurs, toute idéologie qui prône la construction d'une société artificielle commence par essayer de détruire la famille. Rien n'est plus inégal que l'organisation de la famille : les charges, les responsabilités, l'autorité y sont distribuées en fonction de l'état de chacun.

C'est à partir de la famille que s'élève la pyramide des sociétés naturelles pour répondre aux différentes nécessités de la vie temporelle. Il n'y a pas de modèle unique de cette pyramide. Les aléas de l'histoire et les contraintes géographiques amènent des solutions différentes.

Mais il y a néanmoins des constantes. Et parmi ces constantes, on note l'existence à tous les niveaux d'oligarchies. Parmi les hommes, parmi les chefs de famille, certains sont plus forts, plus compétents, plus riches. Ils forment un groupe social, ou même une classe, qui domine la société et y exerce la réalité du pouvoir. Cela aussi résulte de l'inégalité naturelle que l'on est bien obligé de prendre en compte si l'on ne rêve pas d'utopies fumeuses.

Et cela se vérifie tout au long de l'histoire comme sur toute la surface de la Terre. On pourrait multiplier les exemples et citer, entre mille autres cas, les patriciens de Rome, les incas du Pérou ou les mandarins de Chine. Toutes oligarchies obéissant par ailleurs à des modalités de fonctionnement très différentes.

Mais peut-on appeler élites ces oligarchies ? L'élite, c'est le meilleur. S'agissant de son action au niveau du pouvoir social, on devrait parler d'aristocratie, c'est-à-dire du gouvernement des meilleurs.

Or il n'est que trop certain que, dans biens des cas, l'oligarchie s'exerce au profit de ses membres, au détriment des classes moins favorisées qu'elle devrait aider et protéger, et sans réel souci du bien commun. Sans même chercher dans l'histoire des exemples de ce comportement, il suffit de regarder comment agissent les oligarchies nées artificiellement des utopies démocratiques, libérales ou socialistes. Les chroniques judiciaires sont remplies de leurs exploits.

Pour qu'une oligarchie mérite le nom d'élite ou d'aristocratie et en joue réellement le rôle, il faut qu'elle exerce le pouvoir en vue du bien commun, que toute son influence et toute son action soient guidées par des règles morales. Autrement dit, il faut qu'elle applique consciemment le plan de Dieu.

C'est ce que l'on a pu voir se réaliser en Europe au cours des siècles de chrétienté. Prenons l'exemple de la France.

L'effondrement des structures de l'État antique et l'insécurité générale y ont amené l'apparition d'un régime assez étonnant : la féodalité. Un régime en principe idéal puisqu'il repose sur une pyramide de liens personnels, d'homme à homme pratiquant l'entraide et l'échange des services. Je ne veux pas faire de la féodalité un tableau angélique. Comme disait Jacques Bainville, "tout a toujours très mal marché ". Et selon le curé d'Ars : "partout où il y a de l'homme il y a de l'hommerie". La féodalité était donc imparfaite, comme l'homme, comme toute institution humaine.

Elle était menée par une classe dirigeante, une noblesse qui aurait pu n'être qu'une oligarchie jouisseuse et égoïste comme nos modernes oligarchies. Mais elle était profondément chrétienne, animée par l'idéal de la chevalerie, soucieuse du bien commun et du règne de Dieu. Elle était une élite, une aristocratie, sans laquelle la France n'aurait jamais eu d'âme, sans laquelle l'épopée des croisades n'aurait pas freiné l'invasion islamique.

Plus tard, la féodalité n'a plus correspondu aux nécessités de l'histoire, alors qu'un État se reconstituait au détriment des autonomies régionales. Mais jusqu'à la Révolution, la pyramide des sociétés naturelles a subsisté. La noblesse est restée une élite en continuant de donner l'exemple de l'honneur et du service.

Les forces mercantiles qui substituent l'économisme à la chrétienté ont déclenché la Révolution. Le règne du "roi très chrétien" s'est achevé le 10 août 1792 dans le sang de ses derniers défenseurs. Ce sera la gloire de la Suisse d'avoir donné au roi ces derniers et héroïques défenseurs.

On connaît la suite. Depuis deux siècles, la France, l'Europe, le monde roulent vers l'abîme dans un torrent de boue et de sang.

Il n'y aura de salut que dans le retour aux valeurs traditionnelles, celles qui dans le plan de Dieu et donc selon les principes du christianisme doivent organiser et conduire la société. Il y faut l'exemple et l'influence d'une nouvelle élite, d'une nouvelle aristocratie.

L'histoire ne remonte pas le temps. Il n'est pas question de recréer l'ancienne noblesse. Mais il n'est pas interdit de penser que la nouvelle élite pourrait prendre exemple, non sur les vanités, mais sur les vertus de l'ancienne noblesse.

C'est pourquoi, sans nul doute, le grand pape Pie XII, comme le rappelle dans son livre le professeur Plinio Correa de Olivera, s'est si souvent adressé à la noblesse, et plus spécialement à la noblesse italienne. L'ancienne noblesse a encore un rôle à jouer, en transmettant à l'avenir ce qu'elle a reçu du passé, en jetant un pont par-dessus l'histoire entre la chrétienté détruite et la chrétienté à construire.

Daniel Raffard de Brienne

Exposé au Congrès : Nécessité des élites, à Morges/Lausanne, les 11 et 12 octobre 1997

 

Evolutionnisme et famille

L'évolutionnisme n'est pas une théorie récente. On le trouve déjà proposé, sous des formes diverses, depuis vingt-cinq siècles et jusqu'à l'ère chrétienne par certains philosophes antiques tels qu'Héraclite, Démocrite, Epicure ou Lucrèce. Il subit ensuite une quasi-éclipse pendant les siècles de chrétienté; puis réapparaît en force avec l'impiété du XVIIIe siècle, le siècle des fausses Lumières.

Il y a près de cent ans, le grand dictionnaire Larousse le définissait ainsi: Au point de vue philosophique, l'évolutionnisme, parti de la loi de causalité qu'il applique dans sa rigueur, embrasse et relie entre eux, sous un point de vue unitaire et mécaniste, l'universalité des êtres et des phénomènes de la nature faisant ainsi du monde un tout qui, par une transformation progressive dont il porte en lui-même le principe, déroule spontanément la suite de ses états et a produit dans le temps la série des formes inorganiques d'abord, vivantes ensuite, chacune étant rattachée aux autres par un réseau d'étroites affinités qui en fait comme une immense famille.

Cette «immense famille» qui englobe les formes inorganiques et les formes vivantes, n'est-ce pas la païenne Gaia dont nos amis Roberto de Mattei et Pascal Bernardin ont découvert la surprenante réapparition au sein de la subversion mondialiste ?

Plus habituellement et sans exclusion du reste de la définition, on limite le champ de l'évolutionnisme à celui du transformisme. L'évolutionnisme désigne alors l'évolution progressive qui aurait amené, à partir d'êtres unicellulaires surgis de la matière inanimée, l'apparition de toutes les formes animales et végétales, descendant les unes des autres en se perfectionnant peu à peu, Le sommet de cette évolution serait l'homme, en attendant sans doute mieux.

Larousse a bien raison de parler à ce propos de point de vue philosophique, car cette théorie, contrairement à ce que l' on fait croire, n'est nullement une hypothèse scientifique, et encore moins un acquis de la science. Le lieu n'est pas ici de le démontrer, mais on peut affirmer que l'évolutionnisme, contrairement à toute hypothèse scientifique, ne repose sur aucun fait constatable mesurable ou reproductible en laboratoire. Tout au plus tente-t-il de tirer des conclusions excessives d'effets dont il imagine la cause. Et encore, ce faisant, opère-t-il abusivement parmi ces effets ou de ces faits les sélections qui lui conviennent a priori.

Certes, on voit au cours des ères géologiques, apparaître des populations vivantes de plus en plus perfectionnées, mais, outre que ces populations une fois apparues ne se perfectionnent pas, outre aussi qu'elles laissent subsister à côté d'elles les populations moins perfectionnées, on ne trouve aucun lien de filiation entre les unes et les autres. Il peut en rester néanmoins, à défaut de 1'indice d'une évolution, l'impression d'un progrès.

Le progrès, le progrès en soi, constitue, avec les prétendus liens filiatifs, la notion de base de I'évolutionisme. La croyance au progrès se trouve fortifiée à notre époque par le développement des connaissances scientifiques et le perfectionnement des applications techniques. Mais il faut noter qu'il ne s'agit là que d'un progrès par accumulation; chaque génération humaine ajoute sa contribution aux découvertes des générations précédentes, sans qu'il y ait pour autant un progrès de l'homme ni de ses facultés intellectuelles.

L'évolutionnisme n'est pas une théorie scientifique. C'est une doctrine philosophique ou, mieux, un dogme métaphysique puisqu'il revient à attribuer à la matière et au hasard des propriétés divines. Selon lui, en effet, la matière se tirerait elle-même du néant et s'organiserait elle-même au rythme d'un hasard prévoyant.

Oui, c'est cette doctrine métaphysique que l'on inculque aux enfants dès leur plus jeune âge. Elle fait dans les écoles partie des programmes de science, et si certains, comme récemment l'Etat du Kansas., veulent en rendre facultatif l'enseignement, les media crient à l'obscurantisme. Des media qui, d'ailleurs, ne manquent pas une occasion, même nulle, même mauvaise, de rappeler complaisamment à leurs lecteurs l'oeuvre de Darwin, de ses épigones ou de ses avatars.

Pourquoi tant d'acharnement à imposer ce qui, pourrait-on penser, ne devrait être au mieux que l'objet de discussions entre chercheurs 7

La réponse est simple; l'évolutionnisme est la base d'apparence scientifique de toutes les idéologies subversives des derniers siècles. Il est le fondement nécessaire et le moteur de tous les matérialismes et de tous les progressismes.

On en trouve un exemple évident dans le marxisme qui n'est rien d'autre qu'un matérialisme évolutionniste progressant selon la dialectique hégélienne. Karl Marx d'ailleurs reconnaissait comme un de ses maîtres ce Darwin à qui il dédia son livre: Le Capital. On retrouve la même admiration pour Darwin chez Adolf Hitler.

Quant aux théories fumeuses de Teilhard de Chardin, son homme cosmique progressant vers le point Oméga, elles sont purement évolutionnistes. Il ne faut pas oublier que Teilhard, autant paléontologue que théologien, est un des inventeurs dans tous les sens du terme, des douteux hommes de Piltdown et du sinanthrope.

Les divers socialismes sont donc fondamentalement évolutionnistes. Mais qu'en est-il du libéralisme qui serait leur contraire ? J'ai démontré ailleurs que si le libéralisme, qui privilégie la liberté, et le socialisme, fondé sur l'égalité, prennent au départ des voies différentes, ils convergent et aboutissent nécessairement au même résultat. En réalité, l'un et l'autre refusent le réalisme et l'objectivité, et par conséquent l'unicité de la vérité. Ils procèdent tous deux de la même pensée idéaliste et subjective.

Avant d'être une doctrine de liberté, le libéralisme est une doctrine de libération. De libération par rapport aux contraintes de la vie sociale, et donc de la morale. Il prétend faire ainsi progresser l'homme vers la liberté, tandis que, avec le même résultat final, le socialisme entend le faire progresser vers l'égalité.

Et c'est là qu'apparaît la responsabilité des doctrines évolutionnistes dans la politique de destruction de la famille, de la famille considérée comme une contrainte venue du fond des âges, héritée des antiques superstitions, voire plus anciennement de l'animalité.

En réalité, la famille constitue la cellule de base de la société humaine. Une société humaine construite naturellement est l'association, de plus en plus large, de plus en plus différenciée, de familles. Loin de venir de l'animalité, la famille est une institution liée à la nature humaine, au corps et à l'âme de l'homme.

Certes on y trouve le corps, et l'un des fondements de la famille est la reproduction sexuée. La plupart des animaux se reproduisent en formant des couples, des couples moins que transitoires dans la plupart des espèces, plus durables dans les espèces dites supérieures qui doivent nourrir leurs petits et même leur apporter quelques rudiments d'apprentissage.

Mais, chez l'homme, il y a en plus l'âme avec ses facultés intellectuelles qui ne peuvent s'éveiller et se développer qu'au sein d'une famille fondée sur la pérennité et qui doit transmettre tout un capital de traditions. Toute tentative d'éducation systématique des enfants en dehors de la famille naturelle n'a jamais donné que des robots, des machines à tuer: les Spartiates, les janissaires...

Nos écologistes évolutionnistes pensent que l'homme, en progressant et pour progresser, doit se libérer des contraintes familiales. Ce qui reviendrait en fait à soumettre l'homme aux caprices glacés de dissociétés inhumaines, tristes ersatz de la société naturelle, Car l'homme ne progresse pas hors de sa nature et son existence est donc liée à celle de la société naturelle et donc, avant tout, à celle de la famille.

Nous assistons depuis deux siècles, sous prétexte de progrès et de libération, à la destruction progressive et systématique de la famille, par le relâchement de la hiérarchie et des liens familiaux, par la dénaturation des fondements de la famille, par la subversion des lois morales.

- Relâchement de la hiérarchie familiale. C'est la réduction de l'autorité parentale, l'abaissement de l'âge de la majorité, l'interventionnisme juridique souvent excessif dans la vie de la famille.

- Relâchement des liens familiaux. C'est le divorce et ses conséquences pour les enfants séparés, divisés, écartelés, insérés dans des familles dites "recomposées» qui ne sont que des familles décomposées, des caricatures de familles. C'est aussi le détournement de la responsabilité éducative des familles au profit d'institutions publiques.

- Dénaturation des fondements de la famille. C'est la dissociation entre la sexualité, considérée comme un accomplissement autonome et personnel, et la reproduction, considérée comme une nécessité sociale. C'est I'encouragement au concubinage avec reproduction hors d'une famille constituée«. C'est la possibilité donnée aux homosexuels, contre toute loi naturelle et alors que l'on détruit la famille normale, de fonder entre eux des caricatures de familles et d'adopter des enfants.

-- Subversion des lois morales sur lesquelles repose la société. Toute la politique dite, par antiphrase, ''familiale'' aboutit à pervertir les moeurs. Sous couleur de progrès, on entend libérer l'homme de '''tabous'' hors d'âge et on le soumet à l'esclavage de ses pires instincts et au totalitarisme de pouvoirs publics gangrenés. Ne nous y trompons pas: si la prétendue libération de l'homme par rapport à 1'«ordre moral» conduit dans l'immédiat à un désordre immoral, elle aboutira à un contre-ordre moral d'essence satanique.

Voilà, en résumé, où l'évolutionnisme mène la famille.

Daniel Raffard de Brienne

Lausanne, 11-12 décembre 1999. Exposé au Congrès : Famille, clé de l'avenir,

Droit vers l'azur a paru en 2003 aux Editions Consep,

B.P 3010, F-75007 Paris. ISBN 2-85162-063-0

L'individu dans la communauté

On reproche au Conseil fédéral de vouloir discriminer les étrangers selon leur provenance. Le Conseil fédéral répond que la proximité culturelle facilite l'intégration. On lui réplique que la Convention internationale de 1965 sur l'élimination de toutes les formes de discrimination raciale, signée par la Suisse, interdit au chiffre 3 de son premier alinéa de faire des différences entre les étrangers. En d'autres termes, la différence, culturelle ne saurait prévaloir contre l'égalité. Une bonne partie des questions politiques d'aujourd'hui ramènent à ce débat de fond, qui prend sa source dans les différentes façons de concevoir les relations entre l'individu et la communauté.

Certains considèrent que chaque individu humain forme un tout complet qui se suffit à lui-même, Il est né libre. Il est doté d'une conscience et d'une volonté. 11 est pourvu de droits par sa nature - les droits de l'homme et par la loi. 11 est matériellement et moralement maître de sa vie privée et publique, dans la mesure où il ne lèse pas les autres dans leurs propres intérêts matériels et moraux.

Si cet homme pleinement accompli décide d'adhérer à la société politique, il le fait sous forme contractuelle, en sacrifiant une part de sa liberté pour obtenir les avantages offerts par la collectivité. Le «contrat social» est un échange. Et parce que l'opération est pensée en termes d'échanges, l'individu reste un atome isolé, centré sur lui-même, toujours prêt à prendre ses distances si les conditions de l'échange lui paraissent à la longue trop contraires à ses idées ou trop menaçantes pour sa liberté.

Dans cette perspective individualiste, c'est la Convention et ceux qui critiquent le Conseil fédéral qui ont raison. Il n'y a aucun motif de traiter différemment l'étranger qui vient d'Italie et celui qui vient du Sri Lanka: il n'y a que des individus égaux qui désirent signer un contrat social avec le pays de leur choix, Tous en ont le droit, dans la mesure où ils répondent aux exigences de la loi. En bonne logique, d'ailleurs, la Convention ne devrait pas s'arrêter en si bon chemin. La distinction qu'elle autorise entre nationaux et étrangers est aussi répréhensible, en vertu de ses propres principes, que la distinction entre étrangers. C'est la prochaine étape de la grande marche à l'égalité. Les Vaudois ont commencé à la parcourir avec l'article 142, alinéa 1, lettre b de leur nouvelle Constitution qui autorise sous certaines conditions le vote des étrangers sur le plan communal.

La Philosophie individualiste - que les socialistes ne contestent pas sur ce point: dans la masse collectiviste, l'homme reste un atome individuel! - est contredite par les faits. L'individu tout seul est inexistant. Plus exactement, il n'existe qu'en puissance et n'a pas en lui les moyens de passer de la puissance à l'acte ou, pour parler comme aujourd'hui, de «valoriser son potentiel». C'est la communauté et elle seule qui lui donne ces moyens. Elle lui fournit ses conditions matérielles d'existence. Elle lui transmet un langage, des mœurs, des connaissances dans tous les domaines, qui lui permettront d'exercer concrètement ses capacités spécifiquement humaines, son intelligence, sa liberté, sa volonté.

Le self made man n'existe pas. Un homme à l'état de nature, censé hanter le monde avant l'apparition de la société, n'existe pas. Le solitaire, «sauvage ou divin» selon Aristote, est un cas limite. Robinson Crusoé, solitaire par malchance, saint Jean Baptiste, solitaire par vocation spirituelle, ne contestent d'ailleurs pas la communauté. Ils s'en soucient, chacun à sa manière, le premier pour y revenir, le second pour la préparer à recevoir le Christ.

11 n'y a dans l'appartenance à la communauté ni sacrifice de l'individu, ni réduction de sa liberté. 11 y a passage de la puissance à l'acte, transformation et accroissement qualitatif de l'individu en tant qu'il prend et assume sa place dans la communauté. Certes, ce n'est pas lui qui est au centre, mais le bien commun, qui est le bien de l'ensemble comme ensemble. 11 n'y trouve pas moins son avantage, bénéficiant comme tous les membres de la communauté, chacun à sa manière, du rayonnement du bien commun. Ce rayonnement se manifeste sous forme d'unité politique, de respect des mœurs, de confiance collective, de paix sociale, de liberté d'agir.

C'est à partir de l'homme communautaire, de l'homme concret, de l'homme en situation qu'il faut raisonner politiquement, faire les lois et les appliquer. Ce qui doit intéresser les autorités, ce n'est pas l'homme tout seul, abstraction et support commode de toutes les projections idéologiques, mais le père ou la mère de famille, le citoyen dans le pays, le soldat dans l'armée, l'homme de l'art dans le métier, l'employé, le cadre ou le patron dans l'entreprise, le fidèle dans l'Église. De même, en ce qui concerne la naturalisation ou l'établissement, il ne faut pas examiner le candidat comme un homme abstrait, mais comme un homme en situation, linguistique, culturelle, religieuse, idéologique, morale. Le Conseil fédéral a raison sur ce point.

 

Olivier Delacrétaz

 

1 On peut obtenir à La Nation des feuilles de signatures pour l'initiative qui vise à la suppression de cette disposition,

La Nation 3 octobre 2003

Promenade en Europe chrétienne

A l'heure où l'on discute des racines d e l'Europe, c e 1 i v r e est 1e témoignage d'un ingénieur qui a été amené à sillonner 1e continent à l'occasion de ses activités professionnelles. Partout il y a rencontré cette douceur si caractéristique de l'art de vivre européen, du charme des paysages à celui des femmes sans oublier le domaine gastronomique, celui des mets comme celui des boissons, en particulier des vins. A la source de cet art de vivre il n'est pas difficile de trouver le christianisme, dans les églises et les monuments bien sûr, mais aussi dans la statue ou la fontaine aperçue au détour d'une rue et naturellement dans les musées et dans tous les arts. Les variations autour de ces thèmes portent la marque de chaque pays, mais le motif central reste le même et l'émerveillement devant l'inspiration des artistes n'a d'égal que la délectation des menus plaisirs quotidiens dont la conversation n'est pas la moindre car l'Europe est intelligente! L'Europe est chrétienne, a grandi chrétienne et ne pourra que mourir si elle renie ses racines.

Ces souvenirs souriants glanés dans vingt quatre pays (la France est évidemment absente puisqu'elle ne fut le but d'aucun déplacement!) illustrés spirituellement par le frère de l'auteur témoignent de cette unité qui fait que tout Européen est ''chez lui'' de Dublin à Athènes, de Lisbonne à Helsinki, alors qu'il se sent souvent dérouté sur les autres continents.

Puisse ce chant d'amour envers cette fille de Charlemagne filleule de Saint Benoit préluder à un authentique retour à des racines qui sont celles de la civilisation la plus parfaite jamais élaborée ici-bas. Que, au minimum, ces quelques sourires éloignent de l'esprit les miasmes putrides de ce monde ravagé par les idéologies, ne serait-ce que le temps des quelques minutes de cette promenade!

Jean-Bernard Leroy

Editions Pays et terroirs

65 Place de Rougé, Cholet

 

Dieu dans la Constitution

Réflexions sur le préambule du projet de constitution zurichoise dans la perspective de la pensée constitutionnelle européenne Prof . Armin Sierszyn théologien, Bäretswil , ZH

La chute de l'Union soviétique et l'écroulement des dictatures vermoulues du bloc socialiste entre 1989 et 1991 marquent le début d'une nouvelle époque pour l'Europe et le monde. Ce tournant s'exprime chez les peuples européens par une recherche d'un nouvel ordre et de leur identité . Il n'est pas étonnant qu'en ces temps agités ces pays à peine libérés se donnent une nouvelle constitution . L'Union européenne est aussi en plein dans cette démarche. Même la Suisse en 1999 , à une courte majorité cantonale, a approuvé une nouvelle constitution. Ce sont surtout des milieux de gauche qui ont profité de l'air du temps pour garnir la constitution de certaines de leurs marottes qui sinon n'auraient pas passé la barre des scrutins populaires, par exemple la naturalisation. Certains cantons comme Zurich et Fribourg travaillent à remplacer leur loi fondamentale qui date du XlXe siècle . Rénover peut être salutaire et honorable mais il ne faut pas ouvrir la porte à la contrebande politique. Après tout la Constitution des Etats-Unis d'Amérique date de 1787 et ce pays est fort et sa démocratie vivante .

 

Le préambule comme conscience de la constitution .

Chaque constitution a une introduction,plus ou moins longue, appelée préambule. Il est plus que décoratif .11 est une indication de l'esprit et de la ligne générale . Selon l'ancien recteur de l'université de Zurich le préambule est la conscience d'une constitution . C'est l'aune qui permet de mesurer chacun de ses articles . Le préambule bicentenaire de la constitution US est très court : '' Nous, peuples des Etats-Unis d'Amérique avons approuvé et établi cette Constitution''. Assez semblable est le préambule de l'actuelle constitution du canton de Zurich qui date de 1869 : '' Usant de son droit d'autodétermination , le peuple du canton de Zurich s'est donné la constitution suivante '' .

À grands traits .

L'avantage de ce genre de préambule est sa brièveté et son caractère peu contraignant. Le message se veut clair : le peuple seul est le souverain. Un point c'est tout. A ses côtés n'est tolérable aucune autre souveraineté moralité internationalisme ou effet de mode On ne peut pas faire de contrebande politique par la porte de derrière. Qui en a le cran peut juste se lancer dans une initiative populaire. La seule réserve d'une constitution cantonale est qu'elle est subordonnée à la constitution fédérale .

 

Dieu ? Un corps étranger .

La mention ou l'invocation de Dieu a-t-elle sa place dans le préambule de la constitution d'un peuple libre et indépendant ?

Dans une constitution démocratique moderne, Dieu n'est-il pas un corps étranger, une restriction à la souveraineté populaire , une tutelle voire une discrimination ? Ou bien l'invocation de Dieu est-elle une manœuvre des Églises à l'influence desquelles se soustrait déjà un quart de la population ? La moitié des ministres allemands de la coalition rouge-verte s'est abstenue d'utiliser la formule ''avec l'aide de Dieu " dans la prestation de serment. Ils ne se sentent responsables que devant leurs électeurs, que devant le peuple, pas devant Dieu.

Dans notre société que l'on rend multiculturelle il y a beaucoup d'adeptes d'autres religions surtout de 1'1slam. Des enquêtes allemandes ont montré que ces gens peu et mal intégrés sont séduits par l'idéologie multiculturelle superficielle des rouges et des verts. Même en Europe, on guerroyait de cruelle manière au nom de Dieu. Les sociétés actuelles en Europe et dans nos cantons sont devenues tolérantes et pacifiques. Est-ce un argument pour renoncer à Dieu dans une constitution ?

Le projet zurichois sans référence à Dieu, conduit par le politologue Andreas Gross (PS) et par la majorité des constituants zurichois est de cet avis. Le 8 octobre 2002, en séance plénière, la référence à Dieu a été refusée par 48 voix contre 27. Une motion UDC pour le maintien de l'actuel préambule a été repoussée avec une même répartition des voix . Deux tiers des voix désirent un long préambule, une sorte de catalogue de grands principes. Le projet donne ceci '' Nous, peuple du canton de Zurich, conscient des limites du pouvoir humain, désireux de protéger la liberté, le droit, la dignité humaine, désireux de renforcer le canton de Zurich économiquement, culturellement et socialement, désireux de poursuivre le développement d'un État membre de la Suisse, ouvert au monde et conscient de ses responsabilités, nous donnons d'un commun accord la constitution suivante ''. Le passage sur la conscience des limites humaines est une concession vague et indirecte aux partisans de la référence divine .

Un débat émotionnel de dimension européenne .

Ce même débat s'élargit à la dimension européenne C'est très intéressant. C'est la France avec ses racines socialo-libérales (partiellement athées) qui lutte des pieds et des mains contre une référence divine à inclure dans la constitution européenne dont l'ancien président Valéry Giscard d'Estaing dirige les discussions. Une forte minorité agit en sens contraire ;Ce mouvement est principalement d'origine allemande ( Églises, politiciens CDU/CSU mais aussi le président de la République fédérale, le socialiste Johannes Rau) et se bat avec autant d'énergie pour la référence à Dieu dans le préambule de la constitution européenne . Dans une interview au Daily telegraph le président de la République de Pologne,P.Alexandre Wîasniewski déclare: ''Chacun sait que je suis athée. Mais je trouve qu'il n'y a aucune excuse à mentionner dans la constitution la Grèce, la Rome antique les Lumières et à exclure les valeurs chrétiennes qui ont été déterminantes pour le développement de l'Europe . Le préambule voté maintenant ne mentionne pas Dieu mais '' l'héritage religieux de l'Europe''.

On est moins chiche sur l'auto-encensement

 

En infinie gratitude de ce qu'ont accompli les membres de la convention européenne qui ont élaboré cette constitution au nom des citoyennes et des citoyens de l'Europe.

 

Face au champ de ruines...

 

Un regard sur de récentes constitutions éclaire bien l'actuelle situation de l'Europe et notre sujet. En 1993, l'État libre de Thuringe (dans l'ex RDA) se donne une constitution " dans l'exercice de la liberté et dans la responsabilité devant Dieu ". La Saxe-Anhalt fait de même. Contrairement au Brandebourg qui renonce à la référence divine.

En Basse-Saxe les socialistes et les verts s'opposent à ce que la constitution fasse mention de la '' responsabilité devant Dieu et les hommes '' . En 1994, une initiative populaire forte de 120.000 signatures impose cette mention . Le préambule de la constitution bavaroise de 1946 montre en quoi cette mention divine est particulièrement importante en Allemagne : '' Face au champ de ruines auquel ont conduit un État et une société sans Dieu, le peuple bavarois, se souvenant de son histoire plus que millénaire, se donne cette constitution démocratique ..." Dans le même esprit la Loi fondamentale de l'Allemagne parle du ''régime totalitaire pour lequel ,hormis sa propre idéologie , rien n'était sacré '' . Le libéral Théodor Heuss avait demandé que la '' responsabilité devant Dieu et les hommes '' soit incluse dans le préambule constitutionnel .

Ce dont il s'agit vraiment

Lorsqu'on veut faire une constitution, il faut se souvenir de l'histoire récente de l'Europe dont les médias et les discoureurs culturels nous rebattent les oreilles sans arrêt, mais dans un sens orienté. Il y a bien longtemps que l'on n'abuse plus du nom de Dieu pour supplicier ou trucider son prochain dans notre Europe. En gros la tolérance fait partie de notre quotidien et de notre acquis mental. La Première guerre mondiale exceptée, les plus gros crimes contre l'humanité ne sont pas commis au nom du christianisme mais d'idéologies sans Dieu. Les crimes du XXe siècle, les crimes des génocidaires Staline, Hitler , Mao , Ceausescu (et d'autres) ont été commis au nom du Peuple, de la Race, de la Justice . Le nazisme et le communisme ont fait cent millions de morts et ont semé l'horreur, la misère , la dévastation, les déportations, les ruines. On n'a pas assez étudié cette violence d'État . Ces malheurs indicibles ont été semés par les dictatures qui avaient aboli Dieu. Au vu de cette histoire récente la mention de Dieu dans les constitutions n'est pas un problème de concessions faites aux Églises.

Celui qui voit encore les choses ainsi n'a rien appris de l'histoire européenne de ces quatre-vingts dernières années. Parler de Dieu en ce lieu a une éminente signification politique. Cela va au-delà d'un héritage socioculturel, au-delà des mœurs et des traditions . Celui qui invoque Dieu refuse tout simplement l'arbitraire et l'absolutisme de l'État. C'est de cela dont il s'agit vraiment .

Cette responsabilité devant Dieu et devant les hommes doit rappeler aux peuples d'Europe qu'il ne faut plus jamais se laisser aller à succomber aux absolus de race d'État, de nation, de paradis socialiste et autres lendemains qui chantent .

Là où il n'y a pas Dieu tout est permis .

La mention de Dieu dans le préambule n'est pas confessionnelle. La plupart des gens la voient comme porteuse d'un caractère de religion civique. Elle est de ce fait compatible avec les croyances non chrétiennes . La plus grande partie des gens est consciente que nous ne tenons pas notre existence de nous-mêmes. C'est cela aussi qui s'exprime avec le mot ''Dieu '' .

Ce mot exprime le fondement et le cadre de nos responsabilités. Nous ne nous appartenons pas et nous ne sommes pas maîtres de tout.

En nos temps agités la responsabilité subit bien des atteintes Inflation des mots et banalisation des actions . Que l'on songe à tous ces attentats et tous ces détournements d'avions dont tel ou tel groupuscule revendique la " responsabilité" . Sans une référence supérieure la justice la solidarité la paix la dignité sont des mots vides ou fragiles. Dostoiewski avait raison de dire : ''Là où il n'y a pas Dieu tout est permis ''. Une référence divine dans la constitution n'est pas une prébende chrétienne . C'est un rappel solennel que les valeurs que nous invoquons ont besoin d'un fondement plus solide que l'assentiment de l'État ou le consensus circonstanciel .

C'est pour ces motifs que par exemple en Bavière ou dans la Rhénanie-Palatinat on assigne même à l'enseignement d'inculquer la ''crainte de Dieu'' ,

 

... et quand tout s'effondre ?

Cette référence à Dieu nous rappelle nos limites humaines. C'est une bonne aide contre la folie du pouvoir absolu sans barrières éthiques . C'est aussi une réserve de confiance en soi. En effet à chaque génération il y a dans l'histoire des peuples des événements dont il faut bien constater qu'ils ne sont du ressort ni du gouvernement ni d'une quelconque force politique C'est le sort, le destin Cela renforce le sentiment de cohésion. et renforce la Confiance dans la Providence. Car seul Dieu connaît le pourquoi . Dieu reste donc le dernier espoir le dernier rempart .

 

La singularité suisse

C'est bien pourquoi les hommes d'Uri,de Schwytz et d'Unterwald ont écrit en tête de leur pacte '' Au nom de Dieu le Tout Puissant Amen'' C'est très pertinemment que Schiller fait dire aux Confédérés :''Nous plaçons notre confiance dans le Très -Haut et nous ne nous effrayons pas des actions des hommes '' . Cette source ne tarira pas, ces valeurs ne s'éteindront pas tant que subsistera la Confédération . Elles ont accompagné les Suisses au long de leur histoire tourmentée; elles sont visibles dans leurs armoiries. Et les préambules des constitutions fédérales de 1874 et de 1999 débutent avec cette invocation ''Au nom de Dieu le Tout-Puissant''. Cette invocation ( donc pas seulement une intention ) est une singularité helvétique. Je ne doute pas qu'il devait y avoir des promoteurs de la nouvelle constitution qui auraient bien sacrifié cette introduction à la malice de l'esprit du temps . Ils n'ont pas osé de peur du peuple souverain . Sans cette référence à Dieu la constitution n'aurait passé l'obstacle du scrutin qu'avec difficulté. Le peuple a maintenu une de ses plus vieilles traditions mais évidemment ce qui ne garantit pas l'avenir. Mais c'est un signe fort qu'au XXle siècle il y ait encore cette référence assez forte à Dieu dans notre constitution . Cela est une bonne lumière sur ce que le pays pense encore de lui-même .

 

Sobriété et clarté .

 

Encore un regard sur le projet zurichois . La majorité des constituants a renoncé à la référence divine mais veut présenter un éventail de droits dans le vent :la liberté la justice,la dignité. Le canton doit être fort économiquement,socialement et culturellement .

On lui souhaite aussi un développement responsable et ouvert au monde en tant que partie intégrante de la Suisse . Que de grands mots. Les Suisses connaissent la liberté, les droits des citoyens, l'égalité devant la loi, mais que faut-il comprendre avec ces slogans d'ouverture au monde et de développement responsable ? Ce sont des paravents pour programmes politiques ; mais le peuple zurichois doit s'interroger sur le réalisme de telles intentions ; sur leurs coûts. Il doit se demander si vraiment il s'en portera mieux. Ce sont des vœux pieux dont on a l'impression qu'ils sont mis là pour pallier l'absence de Dieu dans le préambule . Au milieu de ce fatras à quoi bon exiger une petite place pour Dieu ? Je pense qu'il ne faut pas confondre une constitution cantonale avec la Constitution fédérale . À mes yeux la sobriété et la clarté du préambule de 1869 ont encore tout leur sens . Ce libéralisme moral me paraît plus honnête et moins contingent temporellement et donc plus opportun pour l'avenir du canton . Même sans référence à Dieu .

Armin Sierszin

Schweizerzeit, 24 oct. 2003

Traduction Denis Helfer